elle

 

ELLE

 

 

 

 

Elle m'a encore parlé. Toute la nuit, elle a murmuré. Toute la nuit. Depuis des semaines, elle souffle à mon oreille ses chuchotements glacés, depuis des semaines j'enfouis, pétrifiée, ma tête sous mon oreiller. Mais cette fois-ci, j'ai écouté. Je n'avais plus le choix, je ne peux pas échapper à cette voix.

Dans un murmure un peu rauque, elle a d'abord dit qu'elle avait froid. Plusieurs fois, elle l'a répété, et moi je n'osais plus bouger. Comme dans les films de fantômes, je m'attendais à voir sortir de ma bouche une vapeur blanche, mais rien ne s'est manifesté, si ce n'est la voix qui disait encore: J'ai froid.

Qui est là, pensais-je? Qu'est-ce que c'est que ça? Et tout bas, j'ai dit: « va-t-en, qui que tu sois. » Et puis je me suis tue et j'ai attendu.

Elle s'est mise à prononcer des mots, mais d'une voix si faible que je ne les comprenais pas. Ces mots semblaient flotter à travers la pièce, puis ils se sont rapprochés et j'ai pu les entendre.

Plume, effacée, envolée, disparue...

Enfin les mots se sont reliés pour devenir des phrases: Dans cette chambre j'étais une plume. On m'appelait déjà le fantôme. C'est dans cette chambre que je me suis envolée. C'est dans cette chambre que je me suis effacée. C'est ici que j'ai disparu.

La voix s'éloignait, revenait. Elle paraissait parfois toute proche, mais j'avais beau chercher des yeux, je ne percevais aucune présence. Je pensais que les morts revenaient sous la forme d'un halo blanc, d'une silhouette vaporeuse, je ne sais pas, mais là, j'étais seule avec une voix. Et elle continuait: Il a toujours fait si froid, ici. J'étais là. Mon lit aussi était là. C'est dans ce lit que la plume s'est envolée. C'est dans ce lit que je me suis laissée mourir. Envolée...Effacée...

Mon lit à moi, soudain m'a paru froid, et se dégageait de mes draps une odeur fade, une odeur blanche, étrange.

Il ne faut pas s'endormir...

De temps à autres, elle poussait de longs soupirs, de lentes expirations un peu tremblottantes, comme quelqu'un qui soufflerait doucement sur une bougie sans vraiment vouloir l'éteindre. Dans ces moments-là, je la sentais presque bouger, quelque part dans ma chambre. Et puis à nouveau elle disait: Il ne faut pas dormir. J'ai froid.

Toute la nuit, je l'ai écoutée. Je ne me suis pas endormie. Je crois qu'au petit matin, elle se sentait un peu soulagée. La voix s'était un peu adoucie. Moi, j'avais envie de faire mes bagages et de rendre les clefs de cet appartement hanté.

 

***

 

Cet après-midi. Je travaillais sur un devoir pour la fac, devant mon ordinateur. Elle est revenue. Je pensais n'avoir à trembler que la nuit, pourtant là, dans la lumière rassurante de l'après-midi, elle est revenue. Et sa voix résonnait, plus fort encore, dans l'appartement. Légère comme une plume. Mince comme un fil. Je me trouvais si belle dans ce corps tellement fin qu'il tenait à peine debout...

Sa voix se mêlait à la musique que j'écoutais. Les chants grégoriens n'étaient peut-être pas une très bonne idée. Je me sentais comme à une messe d'enterrement où la voix du mort se mettrait à résonner au milieu des cantiques. J'ai éteint la musique. La voix, elle, est restée et à continué. J'étais belle. J'aurais pu devenir une femme, c'est vrai, mais je n'en ai pas eu envie. J'étais une plume, et c'était tellement plus joli.

Je dois être folle, me suis-je dit. Complètement folle. Ca devait sans doute arriver. Trop de solitude, de stress, je ne sais pas. Je ne sais plus quoi penser.

Soudain, le téléphone a sonné. Elle s'est tue quand je suis allé décrocher, et ça m'a fait du bien de parler à quelqu'un, mais c'était un faux numéro et je n'ai pas pu discuter très longtemps. La voix d'un vivant. Un peu d'air frais. Elle a recommencé. J'étais pleine de vie. J'avais des amis. Ils me disaient: Annabelle, tu vas mourir si tu continues. Mais je m'en fichais. Etre une plume, légère comme l'air, mince comme un fil, c'est tout ce qui m'importait. Mince comme un fil...Légère comme l'air...

Il a fallu que je sorte. Tout mon appartement était empli d'une atmosphère pesante, délirante. La voix alourdissait l'air de chaque pièce, elle semblait être partout à la fois et jetait ça et là ses paroles sinistres. J'ai froid. J'ai tellement froid...

Je n'en pouvais plus.

Dans le métro, tout paraissait d'un coup si lumineux. Même la pénombre des quais me semblait chaleureuse et appaisante. Je me suis longuement promenée, entrant dans toutes les boutiques que je pouvais croiser, et les lumières vives, les objets bariolés, tout ça m'a réchauffé. Les vendeuses souriaient, les néons clignotaient, rien d'étrange, rien d'effrayant, rien que des choses normales, si normales que je pouvais presque m'imaginer que la voix n'avait finalement jamais existé. Et puis le vent s'est levé, le soir est tombé, et j'ai du rentrer.

 

Il faisait nuit noire quand je suis arrivée à mon appartement. L'immeuble, sous les immenses platanes effeuillés, m'apparaissait sombre et lugubre. Il n'était pas très tard, mais tous les locataires semblaient endormis, ou peut-être absents. Les rideaux étaient tirés, les lumières éteintes, seule une fenêtre laissait échapper la lueur colorée d'une télévision allumée. Au rez-de-chaussée. Mon appartement. Je n'oublie jamais d'éteindre la télévision. D'ailleurs je ne l'avais pas regardée de la journée.

Quand je suis entrée, j'ai allumé toutes les lampes de toutes les pièces, poussé le chauffage à fond et je me suis blottie dans mon fauteuil. J'avais mal au ventre, comme si quelque chose le serrait, le tiraillait. J'ai monté le son de la télé. L'émission était stupide, tant pis, je ne voulais plus penser à rien. Je me suis perdue dans les images, sans plus bouger, même pas pour me préparer à manger. Je n'avais pas faim, de toute façon. Je suis restée ainsi une bonne partie de la nuit, et j'ai fini par m'endormir.

Il ne faut pas dormir. Il fait froid. Il fait noir. Il fait très noir. On est si seul, là-haut. Il fait si froid...

Le jour commençait à peine à se lever. Le petit matin l'avait réveillée et les murmures sont revenus flotter autour de moi, légers comme des soupirs. La voix voletait dans l'appartement, semblant résonner dans le couloir, puis dans la chambre, dans la cuisine, et soudain tout près de mon oreille. Je suis là. J'ai froid. Il faut fermer cette fenêtre ou je vais m'envoler.

Toutes les fenêtres étaient fermées. Je me suis redressée et me suis dit que peut-être, j'avais rêvé, mais la voix a continué: La plume s'est envolée. J'étais une feuille morte. Mince comme un fil. La peau sur les os. Ils ont eu ma peau. Je n'ai pas fait de vieux os. Elle a eu un petit rire étrange, comme le sursaut du diamant sur un disque rayé. Et puis elle s'est tue. Alors lentement je me suis levée. J'ai ouvert les volets. Dans le silence, je me suis préparé un café, j'ai ouvert le frigo, et là, très fort elle a hurlé: J'AI FAIM! Ca m'a fait sursauter violemment et j'ai refermé le frigo. J'AI FAIM! JE DOIS MANGER! JE DOIS MANGER!

Puis plus rien. J'étais debout, plantée dans la cuisine, figée, me demandant ce qui allait se passer. Mais c'était fini. Je n'ai pas osé rouvrir le frigo et je suis partie en cours sans avoir déjeuné.

 

***

 

Epuisante journée. Tout ces gens grouillant dans les couloirs, tout ce bruit, ces heures à gribouiller des cours d'une main tremblante, au milieu du brouhaha. Une fille, dans le hall a crié « Annabelle! ». J'ai cru que j'allais m'évanouir. J'ai fui, tête baissée, et je suis allée attendre mon bus dans le froid. Il ne venait pas. Une fois arrivé, j'ai vu qu'il était bondé. Je suis rentrée à pieds. Le vent faisait courir les gens. Moi, je préférais marcher lentement, le plus lentement possible, malgré la température. Pourquoi courir? Pourquoi se dépêcher de rentrer chez soi, quand son appartement est squatté par une voix terrifiante et venue de nulle part? Mais le froid ça gèle les doigts, alors j'ai pris mon courage à deux mains et je me suis dirigée vers mon quartier.

Arrivée près de chez moi, je me suis achetée quelques bouteilles de bière, pensant que l'alcool m'aiderait à avoir moins peur.

Sur le chemin, je réfléchissais et me disais qu'il me faudrait peut-être enfin lui parler, lui demander ce qu'elle me voulait. Elle devait sûrement avoir quelque chose à régler sur cette Terre et c'était pour ça qu'elle me hantait et ne pouvait pas rejoindre le ciel. J'avais vu ça dans beaucoup de films et ça me paraissait sensé. Après quelques bières, je lui parlerai.

J'ai tourné la clef dans la serrure. Lorsque j'ai ouvert la porte, la voix était déjà là. Il fait noir. J'avais peur du noir. Dans cet appartement j'ai été une enfant. Dans cet appartement j'ai décidé qu'il n'en serait jamais autrement...

Annabelle semblait parler toute seule. Elle avait peut-être parlé comme ça toute la journée aux murs, aux meubles...Je suis entrée, et sur le même ton elle a continué. J'avais faim mais il ne fallait pas. J'étais le fantôme du quartier. Le squelette du lycée. J'étais la page blanche. J'étais une plume et il me fallait m'envoler. Il fallait voler...Il fallait voler...Mon corps vole à présent. Il n'est plus rien. Enfin. Mais il fait si froid...

Le chauffage était au maximum, mais moi aussi j'étais frigorifiée. J'ai jeté mes affaires sur le canapé et j'ai ouvert une bière. Ca m'a un peu calmée. J'en ai ouvert une autre, et puis encore une autre, les buvant presque sans m'en apercevoir.

Il y a un grand ceux à présent. Un grand creux. Mon ventre est creux. On va se moquer de moi. Au lycée on m'appelait le squelette. On se moquait de moi. Il y a un grand creux maintenant. Un grand creux là où je ne suis plus.

Malgré mon esprit qui commençait à se faire un peu engourdi, la peur ne partait pas. Je regardais autour de moi, cherchant à localiser d'où provenait la voix, mais elle n'était nulle part plus qu'ailleurs. Elle était partout, au bout du couloir comme juste à mon côté, sur le canapé. Elle emplissait tout. Et plus la bière faisait son effet, plus je me sentais comme dans un cauchemar éveillé. « Tais-toi! » ai-je fini par hurler. Mince comme un fil...Maigre comme un clou...Plus calmement, j'ai dit: « Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce que tu attends de moi? » Sa voix lancinante ne cessait pas, alors plus fort, j'ai recommencé: « Annabelle! Réponds! » Mes questions résonnaient dans le vide et Annabelle s'agitait. J'avais faim! Ils croyaient que je n'avais pas faim mais je voulais...JE VOULAIS MANGER! J'AVAIS FAIM!

Titubant au milieu du salon, je m'adressais au plafond et répétais « Réponds moi! Annabelle, réponds! »

Sa voix, qui au début n'était qu'un souffle, était maintenant un rugissement rauque qui grésillait comme une radio mal réglée.

J'AI FAIM! JE DOIS MANGER! JE NE VEUX PLUS MOURIR, JE VEUX MANGER! JE SUIS D'ACCORD, MAINTENANT! DONNEZ-MOI A MANGER!

L'agitation commençait à me gagner, moi aussi, et je me suis mise à balancer les coussins du canapé à travers la pièce en criant « Laisse moi! Laisse moi tranquille! Va-t-en! »

Il y a eu un long silence. Et puis, comme s'il ne sétait rien passé: J'AI FAIM! J'AI FROID! Et d'une voix un peu plus calme: Ils n'ont rien compris. Ils n'ont jamais rien compris. Ils voulaient me gaver comme une oie avec leur nourriture sale. J'étais une plume et une plume n'est pas sale. J'avais mal. Aujourd'hui je ne sens plus rien. Juste le froid. Le noir et le froid. Aujourd'hui je ne suis plus rien...

Elle s'est tue. Seuls quelques chochotements presque inaudibles, par instants, s'échappaient d'un recoin de la pièce. Des larmes roulaient sur mes joues et je priais tout bas pour que tout ça ne soit qu'un rêve, un simple rêve. C'est là qu'il aurait fallu que je me réveille. Mais c'est là qu'elle a recommencé. Mince comme un fil...La peau sur les os...Ils n'ont rien compris...

Je me suis écroulée sur mon lit.

 

***

 

Dîner avec une amie. Comment lui expliquer que j'avais l'estomac si noué que je ne pouvais rien avaler? Il aurait aussi fallu dire pourquoi j'étais nouée, et ça, je ne savait pas trop si je pouvais le faire. On me prend déjà assez souvent pour une fille bizarre, mais si je raconte cette histoire, que va-t-on penser de moi? Que je suis dingue, bien sûr. Et ça n'est peut-être pas faux. C'est peut-être aussi simple que ça. Je suis dingue, schizophrène, irrémédiablement folle. Mais j'aime autant garder ça pour moi.

Tout le long du repas, j'ai contemplé ma pizza, sa garniture d'épais fromage gras, tous ces ognons brûlés, cette sauce gluante et ces lardons luisants. Ca me soulevait le coeur. Pour ne pas trop inquiéter mon amie, j'ai avalé tant bien que mal quelques bouchées. Je la regardais, elle, engouffrer dans sa bouche des parts entières, la sauce tomate lui dégoulinant sur le menton, le fromage emplissant ses joues tel un gros chewing gum sirupeux. Parfois je fermais les yeux. Et mon estomac se crispait comme si lui non plus ne pouvait plus supporter ce spectacle.

J'avais envie de parler d'Annabelle. Tellement envie que ça me brûlait parfois les lèvres. Je voulais raconter ma peur, le froid glacial de mon appartement, le cauchemar pemanent. C'était impossible. Il ne fallait pas. Surtout ne rien dire. Ne pas laisser penser que j'avais perdu la tête.

Alors j'ai souri, j'ai parlé, j'ai tenté d'oublier.

 

La peau sur les os... Le cadavre, on m'appelait...On m'appelait le squelette...J'avais faim mais il ne fallait pas...Il ne fallait pas...

La voix m'a réveillé au milieu de la nuit. De l'eau...Il n'y a plus d'eau...J'aime l'eau...L'eau lave le sale...Les plumes sales...

 

***

 

Pas sortie de la journée. Même pas envie. J'ai gardé des boules Quies vissées dans mes oreilles. J'entendais quand même la voix, dans un bourdonnement lointain. Pas assez loin. Etouffée. Etouffée dans du coton. Etranglée. Mais toujours trop près. Je n'ai rien fait, je suis restée dans mon lit et j'ai somnolé des heures entières. De temps à autre, je m'endormais, et je pouvais enfin ne plus penser. Puis j'émergeais. Plume...Voler...Froid...Froid...

 

***

 

Le squelette du lycée, le fantôme du quartier, froide comme un cadavre, blanche comme un candélabre...Le squelette du lycée, le fantôme du quartier...Voilà ce qu'elle a chantonné toute la nuit. Je suis épuisée.

 

***

 

Hier matin.

IL FAIT NOIR! J'AI PEUR DU NOIR! IL NE FAUT PAS ETEINDRE LA LUMIERE! IL NE FAUT PAS DORMIR! IL NE FAUT PAS MANGER! JAMAIS!

Je me suis réveillée en sursaut. La voix semblait sortir de mon radio-réveil et hurlait: TAIS-TOI ET MANGE! MANGE OU TU VAS MOURIR! JAMAIS!

J'ai bondi hors de mon lit. Debout dans ma chambre, j'essayais de rassembler mes esprits. Je secouais la tête, ridicule, au milieu de la pièce. Je me suis ruée sur mon paquet de cigarettes. Mes pieds sont froids. Ma tête est froide. Tout est froid. Où suis-je? Tout est froid...Je suis blanche comme une plume d'ange...Froide comme un cadavre...Où suis-je?

« Tu es chez moi! » ai-je répondu à tout hasard. Blanche...Froide...Je veux rentrer chez moi...Je veux rentrer chez moi...

Sa voix, peu à peu, s'est éteinte. Je me suis retrouvée dans le silence. Seule. Enfin, pas vraiment. Le moindre bruissement de mon appartement m'apparaissait à cet instant comme le témoin de sa présence. Même silencieuse, Annabelle était là, tout autour de moi.

Je suis restée rivée toute la journée à mon ordinateur, en essayant de ne me concentrer que sur mon travail et sur rien d'autre. J'ai tenté d'oublier les bruits, les frôlements, de ne pas guetter le mouvement des ombres sur les murs. Et quand un craquement, malgré moi me faisait tressaillir, je me répétais que ce n'était que le bois, le simple bruit des meubles de bois qui craquent comme le font tous les meubles du monde.

Annabelle n'a plus parlé. Silence complet. Et ce silence, étrangement, n'avait rien de rassurant.

 

***

 

Petit matin gris. Pluie et vent sur les carreaux. Il faisait si sombre dehors qu'à peine avais-je ouvert les volets, je les ai refermés. Je n'avais pas envie de contempler un dehors aussi triste que le dedans.

Je suis allée dans la cuisine pour me faire un café, et là, une odeur répugnante m'à sauté au nez. Ca venait du frigidaire. Lorsque j'ai ouvert, l'odeur qui s'est dégagée m'a fait courir aux toilettes pour y vomir. Tout était pourri, tourné, avarié. Le frigo marchait, pourtant. Rien n'avait été débranché, il y faisait frais, mais aucun aliment n'avait échappé à la pourriture. Le lait avait caillé, les légumes baignaient dans un liquide verdâtre, et la viande surgelée dégoulinait d'un sang sombre et malodorant. Je ne comprenais pas ce qui avait pu se passer. Même la bouteille d'eau semblait avoir macéré là depuis des siècles. Il y surnageait des résidus non identifiables et au fond, reposait une sorte de masse visqueuse.

Il m'a fallu des heures pour tout nettoyer et faire partir l'odeur infecte. Annabelle, elle, se taisait. « Si c'est toi qui a fait ça, c'est vraiment nul! » lui ai-je dit tout haut. Que dire d'autre?

Elle ne s'est pas manifestée de la journée. Je n'ai pas racheté à manger, de peur que ça recommence. Et puis cette puanteur me restait dans les narines. Impossible de l'oublier, et ça suffisait à me couper l'appétit.

 

***

 

Ce matin, je suis allée à la fac. Rien à signaler, si ce n'est que mes mains tremblaient tellement qu'on croirait que mes cours ont été écrits par un vieillard, ou par un enfant malhabile. Toujours le bruit, les élèves qui parlent fort, qui rient, qui remuent, ne se souciant pas de l'immense boule qui grossit chaque jour un peu plus dans ma gorge. Encore un bus plein à craquer, prêt à éclater sous la pressions des étudiants surexcités. Et encore une fois la longue rue sous les arbres décharnés.

Je suis rentrée à midi. Pas un bruit dans l'appartement. Juste un vide pesant. J'ai mis un CD, rien n'y faisait, le silence d'Annabelle encombrait l'espace. Il prenait toute la place et couvrait la musique. J'ai essayé de regarder la télé, de lire, de dormir. Annabelle se taisait. J'aurais aimé savoir si elle était partie, ou bien si elle attendait simplement dans un coin que je l'oublie, pour pouvoir ensuite mieux me surprendre.

 

***

 

4 heure du matin. Je ne dors pas. Trop de calme, cette nuit. Toute seule dans mon grand lit. J'aurais peut-être dû prendre un chat, il m'aurait tenu compagnie. J'aurais pu le caresser avant de m'endormir, ça m'aurait apaisée. Il serait venu se frotter contre moi. Il aurait ronronné sur me genoux pendant que je travaille. Et puis les chats voient les fantômes, paraît-il. Si j'avais un chat, peut-être verrait-il Annabelle? Grâce à lui, je pourrais savoir où elle se trouve, je saurais si elle est là. Mais le pauvre animal serait sans doute malheureux, enfermé entre quatre murs, avec pour unique distraction le va-et-vient des pigeons devant la fenêtre, et les appritions d'un revenant. Il s'ennuirait bien vite. Il finirait par se jeter dans le vide. Au rez-de-chaussée. Ce serait pathétique. Non, pas de chat. Je reste seule.

Hier matin, j'ai cru entendre Annabelle. Je me suis figée et j'ai guetté un moment, sans bouger. Ce n'était que la voisine du dessus, qui parlait un peu fort. Je n'ai pas réussi à me rendormir.

 

***

 

Il faudrait que je fasse le ménage. L'appartement commence à ressembler à un dépotoir. Je ne sais plus où poser mes pieds. Le salon est envahi par des piles de livres de cours, de feuillets, de toutes sortes d'objets que j'ai sorti et jamais rangé. La vaisselle sale stagne depuis des semaines dans l'évier, sur la table, et des tonnes de bouteilles vides jonchent le sol, devant la cuisinière. Quand à la chambre, c'est encore pire. Des disques, des vêtements froissés, des papiers, des magazines, tout et n'importe quoi posé à même le sol. Il y a tant de choses partout qu'on dirait que l'appartement a rétréci. Je m'y sens comme une géante, bien trop grande, trop encombrante, pour me déplacer sans renverser quelque chose, pour m'asseoir sans écraser un paquet de je ne sais quoi. Je me suis même dit que j'avais peut-être grossi, enflé au point de me sentir partout à l'étroit.

Il y a aussi l'obscurité qui baigne l'appartement. La lueur qui pourrait pénétrer par les quelques petites fenêtres est entravée par le grand immeuble d'en face, qui lui même est ombragé par les platanes. Alors je n'ouvre pas souvent les volets. Ca ne servirait pas à grand chose. Je devrais peut-être nettoyer les vitres, ça aiderait la pauvre lumière du dehors à m'éclairer un peu mieux. Hier, l'ampoule de l'entrée a grillé. Je venais pourtant de la changer. C'est vrai qu'il commence à faire très sombre, ici.

 

***

 

C'est les vacances d'hiver. Personne ne m'a invitée à venir skier. Ici, il n'y a même pas de neige. Ca aurait fait joli dans le paysage, je serais peut-être même allée me promener. Au lieu de ça, il tombe une pluie froide qui ne gèle même pas sur les trottoir pour former de petites patinoires. Pas d'enfants dans les rues, juste des bonnets et des écharpes, sans visage, des cols remontés, des gens emmitouflés. Si c'est pour voir ça, j'aime autant ne pas sortir.

 

J'ai bu quelques grogs, pour soigner ma gorge qui me brûle depuis ce matin. C'est bien, le grog, ça réchauffe et ça rend plus gai. J'ai comme des envies de chanter, de mettre la musique à fond et de danser. Annabelle, veux-tu valser? Non, Annabelle est partie. Belle et bien sortie de ma vie. Elle a dû trouver quelqu'un d'autre à hanter. Adieu, Annabelle! Va donc discuter avec la voisine du dessus, qui commence à m'agacer, à faire son ménage à 7 heures tous les dimanches matins et à parler très fort avec la concierge, dans l'allée. Va lui raconter tes belles histoires, ça lui fera un peu de compagnie! Adieu, Annabelle! Le fantôme, c'est fini!

 

***

 

Gueule de bois. Qu'est-ce qu'il fait noir, ici. Qu'est-ce qu'il fait froid. Je m'ennuie. Plus envie de chanter. Juste envie de vomir et de rester allongée. Je baigne dans mon désordre et dans mes vapeurs de rhum.

J'ai fait un atroce cauchemar, cette nuit. Je m'éveillais dans mon lit, et juste à côté de moi, sous les draps, il y avait un corps allongé. Je bondissais et allumais rapidement la lumière, et je découvrais un bébé, immobile, les lèvres et les paupières bleutées. Je le frôlais du bout des doigts pour le réveiller, mais il était tout froid et dur, comme fait d'une sorte de cire. Il était mort. Une terrible angoisse me prenais alors et je me mettais à hurler. A ce moment, le bébé ouvrait les yeux, tournait la tête vers moi et, d'une voix d'adulte, me disait: C'est toi qui m'as tué.

Je me suis réveillée en sueur. Il m'a fallu un long moment pour reprendre mes esprits et apaiser ma frayeur.

Je suis malade. Je ne suis pas sûr que les grogs soient les seuls responsables de mon état. Je sens bien depuis quelque temps que je n'ai plus d'énergie, plus envie de rien. Je dors mal, je grelotte toute la journée, et la nuit, je me réveille, étouffant de chaleur. J'étouffe aussi parfois, sans savoir pourquoi, comme si l'air soudain me manquait. C'est une sensation terrible, parce que je ne peux rien faire. Plus j'aspire de l'air, plus on dirait que mes poumons se replient sur eux-même et ne veulent plus rien laisser entrer. Il faut que j'aille voir un médecin. Je vais prendre rendez-vous.

 

***

 

Je suis en parfaite santé. C'est que disent le médecins et les analyses. Bilan sanguin, hépatique, sérologique, radio des poumons, tout est en ordre. Tout va bien. Mon corps se porte comme un charme, semble-t-il. Je n'invente pourtant pas tous ces maux. Dans ce cas, c'est qu'il y a quelque chose ailleurs qui ne tourne pas rond. Et c'est bien ce que je craignais. Je suis dingue. J'ai recherché sur internet les symptomes de la schizophrénie: « hallucinations (le plus souvent auditives), repli sur soi, angoisses, désintérêt pour les activités habituellement appréciées. » C'est tout à fait ce qui m'arrive.

Bizarrement, les hallucinations auditives semblent avoir disparu. La voix du fantôme que mon inconscient a créé ne se manifeste plus. Malgré tout je perçois en permanence sa présence. Je me crois sans cesse épiée dans mon appartement, sans cesse suivie du regard. Ca picotte mon visage et je suis sûre que quelqu'un se trouve là, non loin de moi. C'est probablement un autre symptome de la maladie. Une forme de paranoïa. Je me renseignerai à nouveau sur internet.

 

Est-ce que la schizophrénie peut d'un coup éteindre toutes les lumières d'un appartement en même temps? C'est ce qui vient de se passer. J'ai actionné les interrupteurs, tout fonctionne maintenant. Je ne sais plus où j'en suis. J'en ai marre. Fantôme inventé ou réel, je veux qu'il s'en aille. Qu'elle s'en aille, une fois pour toutes. Cette présence silencieuse est plus oppressante encore que la voix, pire sûrement que si Annabelle m'apparaissait soudain, drappée d'un linceul maculé de sang. Il n'y a rien de comparable avec cette solitude habitée, occupée par un être sans visage, impalpable et à présent muet. Elle est là, je le sais, mais c'est un de mes sens que je ne connais pas qui la perçoit. C'est déroutant. Je n'en peux plus.

Il faut que je parte quelques temps. J'ai besoin de changer d'air. Ca devient urgent.

 

***

 

J'ai fait quelques pas dehors. Je n'ai pas pu aller plus loin. Il faisait très froid. Je me sentais épuisée comme jamais. L'idée de prendre le bus m'était insupportable. Je voulais aller chez mes parents, mais tous ces bus, ces métros, ces changements...Trop froid. Pas assez d'énergie. Mes jambes ne réussissaient pas à me porter. Je suis rentrée folle de colère, mais trop fatiguée pour m'en prendre à qui que ce soit, même pas à moi. Je me suis affalée sur le canapé, les yeux dans le vide, serrée contre un coussin. Puis plus rien. J'ai dû m'endormir.

***

 

Cette nuit, j'ai été réveillée par des bruits. J'ai pensé: ça y est, Annabelle est de retour. J'entendais des sortes de chuchotements un peu désordonnés venant de l'autre bout de mon appartement. Curieusement, je ne reconnaissais pas la voix d'Annabelle. Il semblait même que c'étaient les voix de plusieurs personnes, qui me parvenaient. J'ai cru reconnaître une voix d'homme, puis des rires féminins. Une petite musique lancinante accompagnait les murmures. De temps à autres, les voix se taisaient et seule la mélodie résonnait, lente et douce, mais effrayante dans sa douceur, comme une berceuse jouée pour l'enterrement d'un enfant.

Je n'arrivais pas à comprendre ce que disaient les voix. Je ne percevais que des bribes inaudibles, parfois des cris, des éclats de voix. Par moments, il me semblait entendre des grognements, des gémissements, et puis ces rires...Des rires de sorcières, de furies, stridents, terrifiants.

Au fond de mon lit, je serrais les couvertures tout contre moi, espérant bêtement que cela me protégerait. Ces nouvelles présences étaient plus effrayantes que jamais. La voix d'Annabelle, si elle me glaçait jusqu'aux os, m'était en un certain sens devenue familière. En tout cas j'avais pu comprendre qu'elle ne me voulait pas de mal. Mais ces voix étrangères me paraissaient malveillantes. Je ne savaient pas ce qu'elles me voulaient. Je sentais émaner de ces murmures loitains quelque chose de mauvais, et je m'attendais à tout instant à voir surgir dans ma chambres une armée d'ombres menaçantes.

Je suis restée un long moment sans bouger. Plus d'une heure est passée sans que rien ne se produise. Les voix continuaient au loin de résonner sans sembler se rapprocher. L'attente devenait insupportable. Au comble de l'angoisse, j'ai fini par décider de me lever et d'aller voir. Je voulais savoir à qui appartenaient ces voix, je voulaient savoir ce qu'elles voulaient de moi, et, surtout, je voulais que cesse cette horrible attente.
Tout doucement, je suis sortie de mon lit. J'ai longé sans bruit le grand couloir qui mène jusqu'à l'entrée. A mesure que j'avançais, les voix devenaient de plus en plus fortes. J'approchais. La gorge nouée, j'ai entrouvert la porte de la cuisine. Rien. Seul le frigidaire bourdonnait doucement dans la pénombre. J'ai continué. Soudain, j'ai aperçu une étrange lumière, filtrée par les vitres dépolies de la porte du salon. J'ai failli hurler. Elles étaient là. Ce n'étaient pas seulement des voix, puisque je pouvais voir des lueurs colorées, clignotant bizarrement et se reflétant sur le mur du couloir. En tremblant, je me suis approchée. J'ai ouvert la porte.

 

***

 

Un film de Louis de Funès. Le gendarme de St Tropez, peut-être. Ou alors le gendarme et les extra-terrestres. Il y avait bien de quoi mourir de peur. J'ai hésité entre m'évanouir, vomir ou éclater de rire, quand je me suis aperçue que j'avais simplement oublié d'éteindre la télé.

Bien sûr, je me suis sentie rassurée. Mais étrangement, la peur, cette nuit-là, ne m'a pas quittée. J'éteins toujours la télé avant de me coucher. Est-ce que j'avais oublié? Comment aurais-je pu? J'étais très fatiguée. Je ne savais plus. J'ai eu un mal fou à me rendormir. Et un mal plus fou encore à me réveiller.

 

***

 

Journée passée dans un brouillard total. Mélange de la confusion de mes pensées et des milliers de cigarettes fumées. Assise au milieu du chaos de mon salon, les yeux dans le vague. Ca ne tourne pas rond. Je suis vide. Ca fait des jours que j'oublie de manger. Trop de nausée. La boule énorme dans ma gorge prend trop place. Impossible de rien laisser passer. Rien ne peut entrer. Me visiter. Vidée comme un vase dont l'eau et les fleurs sont putréfiées. Un pot sans rien dedans. Une peau sans rien dedans. Même la peur m'a désertée. Envolée. Il n'y a plus rien ici que moi, moi dans un éboulis d'objets divers et avariés. Pas de voix, mon esprit malade l'a rêvée, inventée pour m'apporter une sorte de compagnie morbide. Faut-il que j'appelle les urgences psychiatriques? Annabelle n'est qu'un effet de mon imagination. Drôle d'imagination. Qu'est-ce que je rigole, avec moi-même. A se tordre de rire, mon délire. A se tordre comme une serpillère mouillée. Bien évacuer l'eau. Presser. Vider. Plus rien de cette eau sale qui imprègne le corps, si fort qu'il n'y a bientôt plus qu'à tout jeter.

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2008

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