L’HISTOIRE D’U
Elle s’appelait U, et U n’est pas un nom. Elle s’appelait U et c’était bien suffisant pour un enfant, comme le pensaient ses parents. Quand ils ont vu cette toute petite fille, tout juste assez grosse pour tenir au creux du bras, ils se sont dit : U, ça suffira.
Alors U a dû faire avec ça. Bien sûr, des gens se sont moqués de son prénom. Bien sûr, à l’école on lui disait : Hue, dada ! Les enfants ne sont pas tous intelligents, mais par contre, ils sont tous méchants, sans exception. Ca, U l’a vite compris, et après avoir pleuré, hurlé auprès des institutrices amusées, finalement U s’est tue. D’abord à l’école. On ne l’entendait plus. Puis à la maison. Elle ne répondait même plus à son prénom, et lorsque sa mère braillait : U, où es-tu ? U restait sans bouger, sans prononcer un mot, dans un recoin minuscule de sa minuscule chambre. Et dans son coin, ce que faisait U la plupart du temps, c’était de tout petits dessins. Elle dessinait des milliers de visages ronds, avec, en guise de sourire, la lettre unique de son prénom. C’est drôle, pensait-elle, de s’appeler U. U comme une bouche aux coins qui s’étirent. U comme un sourire. Mais parfois, ça ne lui paraissait plus si drôle que ça. Ses dessins prenaient soudain un air moqueur, et les millions de visages ronds se mettaient à la fixer méchamment, puis à rire aux éclats. U, elle, ne riait pas. Et dans ces moments là elle se sentait se recroqueviller et devenir plus petite encore qu’elle ne l’était. D’ailleurs, plus le temps passait, plus U avait l’impression de rapetisser. Elle se sentait plus légère, aussi. Je suis en train de devenir une plume, se disait-elle. Je vais bientôt m’envoler. Je serais un filament porté par le vent. Je serais comme une feuille morte, tombée d’un arbre trop grand.
Un jour à la cantine, la grosse dame qui servait les repas lui a dit : « U, tu ressembles à un oiseau décharné, mange donc ton pigeon pané ! » U n’a rien pu avaler.
Un autre jour, sa mère lui a dit : « Mais tu flottes dans tes vêtements ! Il va bientôt falloir que je t’habille au rayon « nouveau-nés » ! Je vais ressortir tes grenouillères de bébé… » U a pensé que ça n’était pas une mauvaise idée. Elle s’est dit que peut-être, vêtue ainsi, comme un tout petit, personne n’oserait l’embêter.
Et puis U s’est mise à devenir toute pâle, blanche comme une plume d’ange. U devenait transparente. Et ça lui plaisait. Elle s’imaginait qu’elle se changeait en courant d’air, légère, invisible et impossible à toucher. Elle se disait qu’un courant d’air ne se blesse jamais. Qu’un courant d’air, ça ne peut pas se briser. Ca devait être bien agréable. Alors elle laissait faire, et quand sa mère hurlait : U, où es-tu ? Elle ne prenait même plus la peine de se cacher. Avec son teint qui se fondait dans la blancheur de la tapisserie et son corps gros comme un trou de souris, il était difficile de la trouver.
C’est ainsi qu’U s’est vu lentement disparaître. A l’école, lorsqu’on voyait une balançoire se balancer toute seule, on savait que c’était U qui était assise dessus. On le savait, mais personne ne s’en souciait. U se laissait peu à peu oublier. Chez elle, ses parents se félicitaient du calme qui régnait depuis qu’U n’existait presque plus. Parfois, ils entendaient un léger bruissement, mais ils n’y prêtaient plus vraiment attention. U se déplaçait comme le vent, dans un souffle silencieux. U ne mangeait plus. U ne jouait plus. U ne grandissait plus. Et tout semblait aller tellement mieux, à présent.
Mais un jour, U a commencé à sentir pousser dans son corps quelque chose d’étonnant. Quelque chose de bouleversant. Ce n’était d’abord qu’un petit balancement, une vibration au creux de son ventre. Puis le balancement s’est mis à s’enrouler sur lui même, à valser, à tournoyer. Il s’est mis à se changer en un vrai tourbillon, à faire danser ses poumons, à faire sursauter son cœur et trépigner toutes ses entrailles. Et U dans son coin n’arrivait plus à rester sans bouger. U s’agitait. U s’en voulait de se dissiper, mais elle ne pouvait plus contenir la tempête qui grandissait au milieu d’elle. Le petit brin de vent qu’U était devenu se changeait maintenant en ouragan. C’était effrayant. Elle aurait bien voulu arrêter tout ça, mais c’était plus fort qu’elle, et elle se mettait soudain à courir, à sauter, à hurler, sans trop comprendre ce qu’il se passait. U se déchaînait comme un petit diable resté trop longtemps enfermé.
A l’école, la maîtresse disait : « U, qu’est-ce qu’il t’arrive ? On ne peut plus te tenir, toi qui étais si sage, avant ! » Et U, pour toute réponse, attrapait un crayon et le lançait contre le tableau.
Ses parents aussi s’inquiétaient de ce brusque changement. Ils s’en inquiétaient, mais surtout s’en agaçaient. « U, j’en peux plus ! » Disait sa mère en la voyant sauter sur son lit comme une furie. « Mais c’est pas bientôt fini ? » Hurlait son père alors qu’U courait autour du salon, balançant ça et là des coup de poings dans les murs.
Et U grandissait. Elle grandissait à vue d’œil et pouvait maintenant atteindre le placard aux biscuits. Elle s’en gavait jour et nuit. Dès qu’elle le pouvait, elle se glissait dans la cuisine et avalait tout ce que pouvaient attraper ses mains. Je suis en train de devenir une géante, se disait-elle, je serais bientôt une ogresse immense qui pourra tout écraser sous ses grands pieds. Et ça lui plaisait.
Mais maintenant, tout le monde se plaignait de son comportement. U prenait tellement de place ! On s’était si bien habitué à cette enfant transparente, si effacée qu’on n’avait pas à s’en soucier. Même prononcer son nom était si rapide qu’on ne le faisait presque plus. Etre avec U n’était pas fatiguant. Etre avec U était comme être seul, avec juste dans un coin un petit chuchotement. Mais aujourd’hui, U voulait exister. U voulait se faire entendre. U voulait parler fort, rire à gorge déployée, elle voulait qu’on la voit, elle voulait briller. Elle ne voulait plus de ce petit corps insipide, de cette petite voix à peine audible, et surtout, U ne voulait plus de ce petit prénom, ce tout petit prénom stupide qui la rendait translucide.
Alors U, un jour, en plein cours de conjugaison, a hurlé : J’ai changé de nom ! Maintenant je m’appelle Ursula-Jeanne-Clémentine-Marion !
- Tu ne trouves pas que c’est un peu long ? a demandé l’institutrice.
Tous les enfants ont ri. Mais U a répondu :
- C’est si long qu’il faudra faire beaucoup d’efforts pour s’en rappeler. Mais après, personne ne pourra l’oublier !
- Bien sûr, mais U, c’était un prénom si mignon !
- U n’est pas un prénom ! a renchéri U. U c’est ridicule ! U c’est comme un trou sans fond ! Alors aujourd’hui, je m’appelle Ursula-Jeanne-Clémentine-Marion !
Et c’est ainsi qu’U se fit enfin un nom. Et c’est ainsi qu’U devint quelqu’un. C’est ainsi qu’U cessa de n’être qu’un tout petit bout d’être humain.
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