le monde sous la mer

 

LE REVE DU « MONDE SOUS LA MER »

 

 

 

La fac avait cette odeur mouillée, cette odeur de pluie, de petit matin gris…La fac sentait l’automne, le réveil qui vous tire du lit, et moi, mon réveil, je l’avais tué le matin même pour ne plus l’entendre hurler. J’avais eu un mal fou à me réveiller. Je me demandais même si je n’étais pas encore en train de dormir. Je regardais autour de moi, tout était normal. Juste un peu plus flou, un peu plus brillant, un peu plus lointain, comme ces rêves qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à la réalité, mais où plane quelque chose d’étrange…Et alors on se réveille en sursaut, en sueur, sans trop savoir ce qui s’est passé.

J’avançais dans les couloirs en ne regardant que mes chaussures. Elles, ne risquaient pas de me bondir dessus, de me toucher. Mes pieds ne risquaient pas de faire exploser ma bulle, comme le faisaient souvent les gens d’un simple geste. Il suffisait de me frôler, ou de me regarder, pour que ma bulle éclate dans un bruit sourd et que je me retrouve toute nue et effrayée au milieu d’un couloir. Donc j’avançais, tête baissée, les poings bien protégés au fond de mes poches, le visage bien caché sous mon écharpe. Surtout ne rien laisser s’échapper. Ne rien laisser à la merci de l’air glacé. Et en prenant bien soin de ne pas laisser entrer le dehors, je pouvais presque me croire encore dans mon rêve. Le rêve du « monde sous la mer », comme je l’avais intitulé. Cette nuit là, j’avais plongé dans un océan très sombre. Il y avait un orage, le vent formait des vagues gigantesques que la pluie, comme un millier de clous rouillés, martelait et transperçait. Moi j’étais sur un rocher, dans un maillot de bain bien trop petit, parce que c’était celui que je portais quand j’avais cinq ans, pour aller à la piscine le samedi. Et puis l’océan m’appelait. Il m’appelait « mon ange », et me disait de venir le rejoindre. Alors j’ai plongé. Et dedans, soudain, il faisait chaud. Il n’y avait plus de bruit, mais un silence comme quand il fait nuit, en plus feutré. Il n’y avait pas de poisson non plus, pas d’algue, c’était plutôt une ville, avec de hauts immeubles, des voitures garées sur le bord des trottoirs, une ville normale, sauf qu’il n’y avait personne. J’étais toute seule et j’avais beau chercher des yeux, rien ne bougeait. Même l’océan s’était tu. Alors je nageais dans les rues en remuant mes pieds devenus palmés. C’était très facile de se déplacer. C’était comme si je volais et que plus jamais je ne pourrais tomber. J’étais libre. Il n’y avait personne pour me voir et se moquer de mon maillot de bain trop petit. Je sentais juste le grand regard de l’océan posé sur moi, mais un regard qui ne voit pas, qui berce plutôt dans ses bras chauds et fait qu’on n’est pas tout à fait seul. C’était bien. Mais mon réveil a sonné et j’ai du me lever.

La fac ne ressemblait pas à un océan chaud. La fac était glacée. Le silence, on pouvait bien l’espérer, mais ici il n’existait pas. Il se cachait. Ce matin là, en rejoignant ma salle de cours, j’essayais d’imaginer que j’étais encore immergée dans une mer calme, que mes poumons s’emplissaient d’elle et que ça me réchauffait l’intérieur. Mais en fait, ça me donnait la sensation d’étouffer. Je me noyais. J’ai monté des escaliers, essoufflée. J’ai longé un grand couloir, et l’air me manquait de plus en plus. J’ai ouvert la porte de ma salle de cours, et la tête m’a tourné. J’ai voulu aller m’asseoir, mais alors j’ai vu tous les regards se diriger vers moi, et ça m’a fait comme une volée d’aiguilles sorties tout droit des yeux des élèves assis là. Les aiguilles m’ont transpercé toute entière, m’ont crevé les poumons et la mer qui s’y trouvait s’est déversée sur le sol. J’ai cru que j’allais vomir, que j’allais m’écrouler, j’ai cru que j’allais mourir… mais personne n’en a rien vu. Les autres me regardaient avec leurs visages doux, un peu étonnés de me voir rester là sans bouger. Alors j’ai pris un peu d’air, juste un tout petit peu, une gorgée pour la route et en tremblant je suis allée m’asseoir, tout au fond de la salle, à l’abri. Et là, enfin, je me suis promis que plus jamais tout ça n’arriverait, que ça suffisait. Je me suis juré que désormais, je prendrais soin de ne plus jamais me réveiller.

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2008

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