UNE SAISON SANS NOM
Il y a dans les rues une odeur de « je ne sais plus », une odeur de « il était une fois », un parfum d’antan, d’avant que s’abatte sur nous un drôle de froid. Je me souviens encore que ça a gelé dehors si fort qu’on glissait sur les trottoirs comme sur de grands miroirs, des patinoires sans tain qui s’amusaient à nous faire des croche-pieds, à nous regarder tomber, nous relever, et puis à nouveau tomber. Du coup personne n’osait plus s’aventurer dans les rues, les rues tuent, et ça, maintenant, on le sait. Il a fait froid, cette saison là, si froid que tous les glaciers ont fermé. Et moi, j’ai ouvert le four bien grand, regardé dedans, et souvent pensé à m’y enfermer.
Mais cette étrange saison, bien sûr, un jour s’est achevée. Tout se termine toujours, et là, pour le coup, personne n’en fut fâché. Pourtant aujourd’hui, quand je vois les rues devenues toutes colorées, éclaboussées d’un gros soleil sans gêne qui tache les façades et s’étale sur les voitures. Quand je lève les yeux et que je vois un ciel immense, tout blanc de lumière, aveuglant, effrayant d’être si grand, et tout balayé d’un vent qui aurait si bien fait flotter des cerfs-volants…mais qui n’agite que de la poussière, finalement moi, ça me donne froid. Plus froid qu’en plein hiver, plus froid que si j’étais comme ça, allongée sur le verglas.
Et les rues aujourd’hui, remuent en moi comme de drôles de souvenirs en forme de je ne sais quoi. En forme de ballons roses, de manèges, de barbe à papa…En forme de jupes légères et de sandales qui claquent sur les graviers. Ca rit dans mes souvenirs, mais à la fois, ça ne rit pas. Ca fait soleil comme en plein été, ça gicle de lumière, de parfums sucrés, comme de la joie qui n’en finirait pas de remplir les rues ensoleillées... Mais la scène de fête foraine, de grenadine à la terrasse d’un café manque un peu de réalité. Il faudrait peut-être y ajouter un ballon qui s’envole et qu’on ne reverra plus. Et préciser que le manège grinçait comme s’il allait se décrocher et envoyer au loin tous les enfants. Ne pas oublier que les chevaux de bois avaient de gros yeux effrayants, avec la peinture toute écaillée qui faisait comme s’ils étaient injectés de sang. La grenadine, personne ne saura jamais quel goût elle avait. Elle a été toute renversée sur le gravier. Ca a fait une belle tache rouge dans laquelle des fourmis sont venues se noyer.
C’est peut-être idiot, mais tout ça me donne envie de pleurer. Le froid avait gelé toutes mes pensées, le soleil vient de les ranimer.
Y a plus de saison, dit-on. J’aurais aimé que ce soit la vérité.
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